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Mafalda Mendes
Du 12 au 28 novembre, la Nuit du cirque fait tourner la métropole sur elle-même : huit spectacles, des chapiteaux plantés d'Oullins à l'Ouest rhodanien, des corps lancés dans le vide. L'occasion de remonter le fil d'une longue histoire d'amour entre Lyon et la piste. Une histoire de sabots et de coupoles, de voltiges et de coupes budgétaires, et d'un rêve qui reprend de l'altitude à Vénissieux.
Par Louise Grossen.
Avant les trapèzes, il y eut les sabots. À la fin du XVIIIe siècle, l'écuyer Antonio Franconi fait tourner ses chevaux dans un manège des Brotteaux. Mais c'est un autre nom qui va s'inscrire dans la mémoire de la ville : Rancy. En 1882, Théodore Rancy, ancien maître d'équitation du tsar Nicolas Ier, inaugure son cirque à l'angle de la rue Moncey et de l'avenue de Saxe. Un polygone de seize côtés, une coupole en forme de parasol japonais et 2 900 places. Quinze ans plus tard, les opérateurs Lumière filment, cours du Midi, la haute école de Napoléon Rancy et une scène de clowns. Le cirque lyonnais entre dans l'image animée. En 1903, Diavolo y boucle pour la première fois en France un looping the loop à bicyclette.
Puis vient la chute. En 1904, une taxe sur les chevaux, jugés « animaux de luxe », pousse les Rancy à abandonner leur cirque. De 1947 à 1959, la famille Rancy installe encore une construction démontable à Perrache, ce sera le dernier cirque « en dur » de Lyon.
Dites « cirque », et l'imaginaire convoque encore les lions et le nez rouge. Depuis les années 1970 pourtant, le corps a pris le pouvoir sur la ménagerie. Dans l'élan de Mai 68, une génération invente le « nouveau cirque » dont le Cirque Plume devient l’une des figures en mêlant piste, théâtre, danse et musique (1983).
Aujourd'hui, le mot recouvre une constellation de gestes : jonglage, portés acrobatiques, mât chinois, roue, trapèze, fil, clown, magie nouvelle. « Le niveau ne cesse d'augmenter » observe Mathurin Bolze, qui cite le meilleur matériel, une technique mieux enseignée, une préparation physique plus scientifique. On le voit en salle, sous chapiteau, dans la rue. Rien que cette saison, une quarantaine de spectacles de cirque sont recensés dans les salles de l’agglomération.
Alors, c'est quoi, le cirque ? Mathurin Bolze s’amuse de la question. Acrobate et fondateur de la compagnie MPTA, il a créé en 2011 le festival biennal utoPistes. Il codirige aujourd’hui la structure du même nom, qui prépare avec l’École de cirque de Lyon la future Cité internationale des arts du cirque, pôle national attendu à Vénissieux en 2029. « celui qui parvient à définir le cirque, ne connaît pas le cirque. Par définition, il s'applique à échapper aux définitions. » Le circassien y voit un art qui détourne les objets et les usages, une canne de golf devenant un objet d'équilibre : « réinterroger la loi de la gravité, les lois physiques comme les lois morales ». « Un art robuste aussi. Faire du cirque, c’est faire 14 métiers. » Un art qui, résume-t-il, « va s'appliquer à ne pas être un bon élève ».
Cette insolence a un prix. Dans l'architecture des politiques culturelles, le cirque est arrivé dernier : l'État ne crée un fonds d'aide qu'en 1979. « Les arts du cirque sont les petits frères du théâtre, de la danse », constate Mathurin Bolze. Pourtant, insiste-t-il, «la discipline a le vent en poupe ».
Un artiste de cirque n'a qu'un instrument : lui-même. Des muscles qu'on affûte, des articulations qu'on (ne) ménage (pas), une peur qu'on apprivoise. Éviter la blessure est un métier dans le métier, et l'apprentissage commence tôt. Mathurin compare volontiers son métier à celui du plombier ou du déménageur : tous travaillent avec leur corps et doivent apprendre à « vieillir avec leur métier ». Pour lui, la prouesse n'est pas une affaire de saltos : « C'est le fait que la personne soit dans la dépense généreuse de quelque chose qui serait son maximum. » À 75 ans, une roulade avant peut être du cirque.
L'apprentissage commence tôt. Installée dans la MJC de Ménival (5e), l'École de cirque de Lyon prépare aux écoles supérieures. Chaque septembre, son festival gratuit Éclats de cirque ouvre la saison. UTOPISTES fait aussi entrer le cirque à l’école, notamment à Vénissieux. Ce qu’on y transmet, au-delà de la technique ? « La formidable idée que collectivement, on va arriver à faire quelque chose, répond Mathurin Bolze. Ici, toutes les couleurs de peau sont les bienvenues, tous les accents sont chantants”.
Mais ces corps virtuoses avancent aussi sur un fil. Le secteur traverse une période fragile : selon le Syndicat des cirques et compagnies de création, l’État soutient presque deux fois plus de compagnies qu’en 2019, mais l’aide médiane a baissé de 38 %. Mathurin Bolze, lui, continue de tracer sa route avec Immaqaa, ici peut-être, où ses acrobates tentent d’habiter une banquise qui se fissure sous leurs pieds. Une raison de plus pour aller les applaudir.
Le cirque, dit Mathurin Bolze, sait « inventer des lieux de représentation dans le couvert d'une halle, devant un bâtiment historique, sous un gymnase sans grâce ou dans un théâtre à l'italienne magnifique comme les Célestins ». À Lyon, il a trouvé son réseau. Voici les lieux culturels qui programment régulièrement du cirque :
Reste à faire venir ceux qui n'y vont jamais. À Vénissieux, UTOPISTES commence dehors, par des ateliers au pied des tours, avant d'amener les familles au théâtre ou sous chapiteau. « Rentrer dans une salle, c'est jamais facile pour des gens qui ne sont pas habitués », reconnaît Mathurin Bolze. « Quand c'est joyeux, c'est contagieux. »
Née en 2019 à l'initiative du réseau Territoires de Cirque, la Nuit du cirque voulait dire haut et fort ce qu'est devenu le cirque : un art à part entière, exigeant et populaire. Pour sa huitième édition, le grand week-end national a lieu du 13 au 15 novembre. Dans la métropole et le Rhône, sept structures portent la programmation, avec UTOPISTES en coordination, et étirent la fête jusqu'au 28 novembre, d'Oullins jusqu'au petit village de Grandris, dans la vallée d'Azergues.
Le cirque, rappelle Mathurin Bolze, porte dans son ADN « son histoire populaire, son histoire d'itinérance » : il sait « aller se poser dans des endroits qu'il n'attendait pas forcément ». La coupole des Rancy a disparu depuis bien longtemps. Mais chaque novembre, des chapiteaux repoussent, portés par cette « grande famille d’éclopés, de bizarroïdes [...] attachés à l'élégance » que décrit Mathurin Bolze. Lyon n’a jamais vraiment quitté la piste.