Dossier

Lyon, le grand frisson

Associations de malfaiteurs, enlèvements, détournements de fonds… les affaires sordides fascinent toujours autant. à Lyon peut-être plus encore qu’ailleurs. Scène de crime du festival Quais du Polar, la ville des Lumières aime le noir. Et le fait savoir organisant avec succès des visites guidées sur les traces des grands faits divers de la place lyonnaise. Enquête.

Frémir à la lyonnaise

C’est ainsi. Les faits divers font les choux gras des journaux et magazines d’actualité depuis toujours. Un engouement qui a permis au magazine Society d’écouler l’été dernier 400 000 exemplaires de ses deux éditions consacrées à Xavier Dupont de Ligonnès, l’homme soupçonné d’avoir assassiné sa famille en 2011. De même, les émissions télévisées retraçant les crimes et disparitions (Crimes, Faites entrer l’accusé, Enquêtes criminelles…), les séries de fiction dédiées (Dexter, You, Peaky Blinders, Broadchurch…), comme les thrillers documentaires à l’image de la série Netflix à succès Making a Murderer, se multiplient, satisfaisant au passage notre appétit insatiable pour les histoires sanglantes.

« C’est peut-être notre routine qui nous donne le goût des énigmes. Grâce aux enquêtes, nous nous distrayons et relâchons nos propres contraintes. Un tueur ose aller au bout de ce que notre éducation nous interdit ! », présume Coline Gatel, auteure de polars. Voyeurisme ou curiosité ? Ce qui est certain, c’est que ce vif intérêt pour les histoires qui font claquer des dents ne date pas d’hier. Il y a dix ans, l’office du tourisme de Lyon inaugurait une visite guidée baptisée « Crimes et faits divers » sous l’impulsion du festival Quais du Polar. Anne Ravet, guide touristique en charge de la conduire, s’en souvient encore : « Ces visites ont eu un succès immédiat ! Aujourd’hui encore, elles font le plein. Le public est avide de détails sur les voyous et criminels lyonnais, ces thématiques sont intemporelles. »

Un deuxième circuit a même été inauguré pour satisfaire les locaux et les visiteurs de tous âges. Nom de code ? « Flics et voyous ». Le parcours débute sur les quais de Saône et se concentre sur les grandes affaires qui ont marqué Lyon de 1950 à 1980. « Je commence par relater la mort du juge Renaud et les différentes théories autour de son assassinat ; j’emmène ensuite les visiteurs dans le quartier d’Ainay pour parler de l’enlèvement du fils Mérieux en 1975, un sacré cold case ! Puis, nous faisons une pause au Café de la Mairie afin d’évoquer l’arrestation la plus sanglante de Lyon : celle de Pierre Rémond, dit “Nenœil”, tombé sous les balles de la police, en 1969, à cet endroit précis. Je raconte également l’histoire du flic Javilliey et, à la demande générale, je termine par une reconstitution de l’affaire Neyret », explique Anne Ravet. Un programme croustillant dupliqué à Marseille, où touristes et régionaux se délectent des visites « Marseille de la pègre » et « Marseille gangster tour ». À Paris, un tour opérateur propose une visite d’un musée du Crime, niché au dernier étage d’un commissariat. Outre-Atlantique, sur les pas de Bonnie and Clyde, on peut même participer à de macabres reconstitutions de crimes célèbres.

Nicolas Le Breton, auteur spécialisé dans l’histoire occulte de Lyon, en est convaincu : la réputation sulfureuse d’une ville est bonne pour sa popularité ! « À l’époque du tournage de la série Miami Vice : deux flics à Miami, la municipalité de Miami a tenté de faire changer le nom de la série craignant de faire fuir les touristes. C’est l’inverse qui s’est produit ! » Le crime payant, ce n’est donc pas sans arrière-pensée que Lyon alimente sa réputation de « ville du crime »... D’autant que l’étiquette est historique.

Chicago-sur-Rhône

À la fin du XIXe siècle, alors que les rixes se multiplient à Lyon, le seul moyen d’arrêter un prévenu est de le prendre en flagrant délit. Alexandre Lacassagne, alors professeur de médecine légale en ville, a la certitude que la police pourrait se doter de nouvelles techniques pour résoudre les crimes.

C’est ce décor que Coline Gatel a choisi pour son premier roman Les Suppliciées du Rhône, paru en 2018 : « L’histoire de Lyon est un formidable décor pour un roman noir et ma "rencontre" avec Lacassagne a été décisive. Saviez-vous que ce médecin très cultivé avait un moulage de la main d’une femme décédée en guise de presse-papiers sur son bureau ? » Le bon docteur officie à l’époque dans la morgue de la ville située… sur l’eau ! Amarré face à l’Hôtel-Dieu, c’est un bateau qui accueille les cadavres en cours d’identification. Pour ralentir la putréfaction, une pompe asperge les corps avec l’eau du Rhône. De quoi alimenter de nombreux polars, et même une BD réalisée par Ludivine Stock : La morgue flottante.

Avant Lacassagne, les détails sordides et légendes urbaines associés à la ville ne manquent pas. Au Moyen Âge, des druides maléfiques auraient ritualisé des sacrifices humains sur l’île Barbe alors qu’un dragon, " nommé " Mâchecroute, dormait sous le pont de la Guillotière. Une dame blanche rôdait même sur la colline de la Croix-Rousse pour annoncer, une coupe d’eau à la main, les inondations.

« Le public est avide de détails sur les voyous et criminels lyonnais, ces thématiques sont intemporelles. »

Anne Ravet

D’Edmond Vidal à Toni Musulin

Récemment, c’est davantage les cold cases, ces fameuses enquêtes non résolues, qui ont défrayé la chronique. En 1977, Yves Bert, sept ans, disparaît à la sortie de l’école Mazenod, dans le 3e arrondissement de Lyon. Son enlèvement, pourtant revendiqué, ne sera jamais élucidé. En 1982, la jeune Nathalie Mazot se volatilise dans le quartier Saint-Paul. L’enquête patine et sa mère est persuadée qu’elle est enterrée dans le sous-sol d’un bar du quartier. Quelques années plus tôt, c’est l’histoire rocambolesque du Gang des Lyonnais, un groupe de jeunes braqueurs devenu les figures du grand banditisme en France, qui vaut à Lyon son surnom de capitale de la pègre. Entre 1967 et 1977, la bande à « Momon » (Edmond Vidal, NDLR) fait des braquages sa spécialité. À son actif, 35 braquages sans violence, dont celui de l’hôtel des Postes de Strasbourg, qualifié à l’époque de « hold-up du siècle ». Un scénario qui n’échappe pas au réalisateur Olivier Marchal, lequel tourne, à Lyon, un film sur leur histoire en 2011. Entre temps, un autre homme remet la capitale des Gaules sous le feu des projecteurs crapuleux :Toni Musulin. En 2009, le convoyeur a dérobé le contenu de son fourgon, soit plus de 11 millions d’euros. Quelques jours plus tard, les billets sont découverts dans un box par les forces de l’ordre, exception faite de 2,5 millions d’euros. Le trésor n’a jamais été retrouvé… mais a déjà fait l’objet d’une adaptation au cinéma, autre grande spécialité locale qui n’est pas en reste côté braquages. Non seulement l’Institut Lumière s’empare régulièrement du sujet, mais la ville peut se targuer d’accueillir depuis plusieurs années un festival de cinéma 100 % thrillers et films policiers : « Les Mauvais Gones ». Un « crime » bien organisé.

Trois questions à Nicolas Le Breton

Auteur et conférencier spécialiste de l’histoire occulte de Lyon.

Comment êtes-vous devenu un spécialiste de l’histoire sombre de Lyon ?

En tant que guide et romancier, le passé criminel et ésotérique de Lyon est une matière extraordinaire. Chaque fait divers mêle anthropologie et sociologie. Depuis huit ans, mes visites guidées thématiques ont beaucoup de succès. Tout le monde a entendu parler du versant noir de la ville. Les frasques du Gang des Lyonnais ne sont pas si anciennes !

Quel regard portez-vous sur l’engouement des Lyonnais pour les affaires criminelles ?

C’est quelque chose de très français ! Il suffit d’allumer la télé pour tomber sur une série policière. C’est plus que du voyeurisme, cela relève de la fascination pour ceux qui franchissent la ligne rouge. Notre cerveau est une machine à scénariser. À chaque histoire, nous nous posons la question : et si ça m’arrivait ?

Lyon est-il toujours le « théâtre du crime » ?

Oui, mais pas plus qu’une autre ville. La réputation de Chicago-sur-Rhône vient des années 1960 et des procès très médiatisés. Mais, si l’on observe froidement les chiffres, il n’y a jamais eu plus de crimes à Lyon qu’ailleurs !

Ouvrages et visites guidées sur histoiresdecalees.com

Pour aller plus loin

 

La morgue flottante
Une bande dessinée de Ludivine Stock parue dans le mensuel Les Rues de Lyon n° 08.
En vente sur epiceriesequentielle.com

La malle sanglante de Millery

Le 13 août 1889, un ouvrier retrouve un cadavre en décomposition sur la route départementale qui relie Vernaison à Millery, au sud de Lyon. Le corps est pris en charge par le professeur Alexandre Lacassagne. Il parvient à faire le rapprochement, grâce notamment à des indices capillaires, entre l’huissier de justice Toussaint-Auguste Gouffé et le corps en putréfaction.

Ses découvertes posent les bases de la police scientifique et serviront par la suite lors de l’autopsie de Sadi Carnot ou l’identification du cadavre incendié de Mathieu Jaboulay, chirurgien de l’Hôtel-Dieu. Une méthodologie encore loin des Experts, mais qui place l’identification des victimes au cœur des préoccupations. 

Cinq polars sur Lyon

Bibliographie

Le coffre
de Jacky Schwartzmann et Lucian-Dragos Bogdan

La république des faibles
de Gwenaël Bulteau

L’ange rouge 
de François Médéline

Jeux de dames
d’André Buffard

L’Histoire vraie du gang des lyonnais
de Richard Schittly

Roman noir sous le soleil

Événement

Pour cette édition « inédite », l’équipe du festival Quais du Polar a opté pour un format estival, adapté aux pérégrinations extérieures. « Nous sommes très motivés par le nouveau visage que prend le festival, ainsi que par le focus géographique choisi pour cette 17e édition : l’Europe. Il n’y a pas que les polars anglo-saxons et nordiques qui valent le détour ! », se réjouit Hélène Fischbach, la directrice de l’événement.

Changement d’unité de temps mais pas de lieu pour la manifestation qui disséminera comme à son habitude rencontres, conférences, expositions, balades littéraires, dédicaces et soirées à thèmes, dont un « week-end noir » à l’Institut Lumière et une surprise hybride avec la Maison de la Danse aux quatre coins de la ville. Élémentaire.

Quais du Polar
Du 2 au 4 juillet. 
quaisdupolar.com

Enquête dans la ville

Pour résoudre l’enquête imaginée par Christelle Ravey, auteure lyonnaise, à l’occasion du festival Quais du Polar, il va vous falloir ouvrir l’œil et le bon. Le mystère se prolongera exceptionnellement pendant 15 jours à l’issue du festival, pour permettre à un maximum de visiteurs de jouer aux enquêteurs. Premier indice : le Rhône est au cœur de l’énigme !