Dossier DOSSIER

Game lovers

Bar à jeux La Pharmacie
Laurence Papoutchian
Par Virginie
Publié le 23/11/2023

Qui a dit que jouer était réservé aux enfants ? Avec plus de 2000 nouvelles éditions chaque année, le plaisir du jeu revient comme un boomerang dans notre quotidien, chez les petits comme chez les grands qui doublent la mise avec des apéros, des soirées à thèmes ou des tournois retrouvailles. Pourquoi un tel engouement ? Quels sont les jeux et les adresses qui agitent la scène lyonnaise ? Et si vous étiez de la partie ?

"On oublie trop souvent que, tout au long de l'histoire de l'humanité, jouer a été considéré comme une activité si sérieuse qu'elle était réservée aux adultes ! (...) D'ailleurs, aussi loin que l'on remonte, les enfants ont eu très peu de jouets..." expose le psychanalyste Gabriel Balbo.
Il est bien révolu le temps où ces petits plaisirs, jeux de cartes, de dés ou de plateau, étaient marqués du sceau de l’oisiveté pour toute personne ayant perdu ses dents de lait. Le confinement de 2020 et le retour (pas totalement désiré) à une vie centrée sur l’intérieur ont sans doute accéléré le mouvement, toujours est-il que le jeu fait désormais partie intégrante de notre quotidien d’adulte.
Moment de plaisir mais aussi d’apprentissage inconscient, à l’image de la « ruse pédagogique » introduite en son temps par Érasme, le jeu couvre l’ensemble des savoirs, de l’histoire aux maths en passant par les sciences du langage et s’adapte à tous les âges et toutes les envies. À Lyon, peut-être un peu plus qu’ailleurs. Cafés ludiques, magasins de jeux, maisons d’édition, auteurs et autrices, illustrateurs et illustratrices de jeux de société... La scène du jeu lyonnaise est extrêmement dynamique ! La CAL, la Compagnie des z’auteurs lyonnais, publie d’ailleurs (presque) chaque année un «CALtalogue» qui recense une production locale abondante et intéressante.

Lyon, beau joueur

Pour Florent Toscano, directeur des jeux Opla établis à Lyon, le jeu est effectivement un outil pédagogique efficace:
« S’il est drôle, qu’il donne envie de rejouer et d’être partagé, alors, c’est un véritable outil de médiation même si les joueurs ne s’en rendent pas compte ! (...) Un jeu réussi est à la fois nouveau, original, et possède une mécanique et une thématique parfaitement intégrées. » Sans doute la recette du succès de [kosmopoli:t], créé de concert par les jeux Opla et le laboratoire Dynamique du langage de l’université de Lyon. Le but ? Gérer un restaurant en proposant des spécialités culinaires de tous les continents dans 60 langues ! L’extension, sortie en novembre, promet encore de beaux moments ludiques.

Lyon compte bien d’autres success-stories. Citons par exemple le multirécompensé Secret Identity, créé par le prolifique Lyonnais Alexandre Droit ou encore Cubirds, édité par les Lyonnais de Catch Up Games qui depuis sa sortie mi-2018 a été vendu à 100 000 exemplaires dans une quinzaine de pays différents... Plus récemment, on ne saurait oublier TTMC - Tu te mets combien ? Ecoulé à plus de 300 000 boîtes depuis son lancement en autoédition, en 2016 le jeu imaginé par Rémy Ponton, Maurice Mura et Florent Boiton vient de se doter d’un petit frère : TTMC 2. Le principe reste inchangé. Pour gagner, chaque équipe doit parier sur son niveau d’expertise avant de challenger ses connaissances et sa culture générale sur des thèmes techniques ou farfelus (mature, improbable, scolaire...) touchant au foot, aux mathématiques, aux céréales industrielles, à YouTube...

Moi j'm'en fous je triche

La règle du "je"

Quel que soit le sujet abordé, le but principal reste le divertissement ! Il ne suffit pas de mettre en boîte des connaissances, il faut avant tout s'amuser et si possible à plusieurs. Outre les 14 escape games de la Métropole, sujet à part entière dans l’univers des loisirs, Lyon compte huit bars à jeux en activité.
Venu du Québec, le phénomène n’est pas nouveau puisque certains existent depuis presque 20 ans, à l’image de Moi je m’en fous je triche, mais de petits nouveaux font régulièrement leur apparition pour rebattre les cartes. Exemple avec Yakapiocher ou Tire-toi une bûche, dans le 6ème arrondissement, où les grandes tables incitent les gens qui ne se connaissent pas à se parler et jouer ensemble. « On vient ici pour déconnecter du quotidien, lâcher les écrans et se retrouver à plusieurs », précise Gaëtan Sanchez, l’un des fondateurs.
Régressif et jubilatoire, le plaisir de s’amuser comme avant – comprendre comme des enfants – est d’ailleurs intergénérationnel ! De 15 h à 18h, les familles se retrouvent pour découvrir un nouveau jeu puis en début de soirée, les 25-45 ans prennent le relais jusqu’à la fermeture.
Du jeu qui « se plie » en quelques minutes aux jeux de plateau sur lesquels on passe des heures, la palette est large. Pour
Florent Toscano, « les jeux courts et rapides sont une bonne entrée. Il n’est pas nécessaire d’être un expert pour
s’amuser
». Certains jeux appelés party games ou « jeux d’apéro » se caractérisent par des règles simples et des parties de moins d’une heure ! Il existe également des jeux à usage unique. On utilise la boîte, on griffonne sur les cartes et en 45 minutes l’aventure est terminée.
Dernière nouveauté ? La percée des jeux en solo à l’image de Cartzzle (Opla) qui consiste à superposer et ajuster ses cartes pour révéler une image pleine de secrets... Autrement dit, que l’on soit seul, en tribu, en famille ou entre amis, il n’y a qu’une seule règle : que ce soit une partie de plaisir !

Trois questions à Claire Iselin

Directrice de Lugdunum Musée et Théâtres Romains

"Quand on joue, on acquiert des concepts fondamentaux »

Lyon et les jeux c’est une longue histoire ?
Dans l’Antiquité, on jouait à Lyon comme dans tout l’Empire romain ! On a retrouvé dans les fouilles du
jardin de la Visitation (Lyon 5e), là où se trouvait une caserne militaire, des jeux de dés datant de l’époque romaine utilisés par les soldats. Il y avait aussi des jeux de plateau avec des jetons, des figurines articulées et des formes de jeux spectacles (comédies et tragédies, mimes, courses de chars, combats de gladiateurs...) sur lesquels on faisait déjà des paris sportifs !

Le jeu a une place centrale dans votre musée, expliquez-nous...
La pédagogie est un enjeu majeur des musées car elle met à l’aise le visiteur. Pour cela, le caractère ludique est fondamental. En 2012, le musée a mis en place un espace jeux avec Maison Georges, qui a vite remporté un énorme succès. Certains visiteurs ne venaient plus que pour cet espace ! Nous avons alors décidé de créer un parcours complet autour de six thèmes, des gladiateurs à la mythologie, en passant par la mort. À chaque fois, on a un jeu, un QCM et un
« cherche et trouve ». Cela remplit une vraie mission. Quand on joue, on acquiert facilement des concepts fondamentaux, comme les enjeux de pouvoir dans l’Antiquité par exemple.

Vous avez même édité votre propre jeu de société et un escape game ?
En 2021, nous avons lancé dans le cadre de notre exposition EnQuête de Pouvoir un escape game : « Les documents compromettants ». Succès oblige, nous l’avons prolongé jusqu’en juin 2023. Le jeu permet de comprendre des enjeux politiques complexes. Alors que la bataille de Lugdunum fait rage pour décider du sort de Rome, Sextus Egnatius
Paulus réussit à fuir et à mettre à l’abri sa famille avant l’arrivée des légions. Mais, dans sa course, certaines correspondances ont été oubliées. Dans la lignée de cet escape game, nous sortons cette fin d’année notre premier jeu de société familial, « L’année des 5 empereurs », avec L’Équipe Ludique et la société grenobloise Game Flow.
L’objectif ? Succéder à l’empereur Commode, en utilisant les mécaniques de l’accession au pouvoir dans l’Empire romain : être adulé, lever une armée, obtenir un consensus ou... utiliser la corruption !

L’ANNÉE DES 5 EMPEREURS À partir de 12 ans, de 2 à 5 joueurs.
Temps moyen de jeu : 40 minutes.
En vente au musée Lugdunum, en librairies
et magasins de jeux. 32 €.

Carnets d'adresses 

Ludothèque
« Joueur depuis longtemps, je me disais que c’était bête que mes jeux restent dans un placard et ne profitent pas au plus grand nombre ! », rapporte Cédric Chaffard. S’inspirant du principe des paniers Amap, il a imaginé un service de location de jeux de société : Passeur de jeux. Depuis 2017, sur son vélo, il livre tous les vendredis des « paniers de jeux » dans la quinzaine de points relais présents à Lyon. Son catalogue compte 800 jeux et, grâce à un partenariat avec le magasin Archi Chouette, dont il est par ailleurs le responsable, de nouveaux jeux s’ajoutent tous les jours à la liste !
PASSEURS DE JEUX

C'est (pas) de la triche !
Le plus ancien bar à jeux de Lyon, et même du réseau national des cafés ludiques, fêtera ses 20 ans en 2023 ! En attendant, le bar associatif compte une cinquantaine de bénévoles et 1 800 jeux. Une ludothèque fournie qui s’enrichit de 150 nouveautés annuelles. Moyennant un abonnement à l’année, on peut y emprunter des jeux.

Le paradis des familles
C’est le petit dernier des bars à jeux lyonnais. Margot, Grégoire et Cyrille ont imaginé un lieu accueillant, avec 450 jeux et une dizaine de caisses de jouets, paré à accueillir les enfants et leurs parents dès la sortie de l’école grâce à son espace kids. Margot organise même des anniversaires. Et puisque le jeu, ça creuse, la carte fait la part belle aux cookies, financiers et brownies à l’heure du goûter, aux planches à partager et aux croque-monsieur quand vient le temps de l’apéro. Même pas besoin de stopper la partie !

Ordonnance ludique
 En 2019, Antoine Lavernhe ouvre un lieu hybride, à la fois bar à jeux et restaurant, qu’il nomme – clin d’œil à son diplôme de pharmacien – La Pharmacie. Il y propose des remèdes certains à l’ennui avec quelque 650 jeux de société. Face à une telle offre, deux animateurs, dont Antoine, proposent des « consultations ludiques » : « Je suis comme un serveur: j’ai ma table et je viens proposer un premier jeu puis un second, adapté au nombre, au temps, aux envies... » Les papilles ne sont pas en reste, avec au menu, de la « burgerologie », de la « biscuithérapie », des salades composées ou des planches
« thérapies de groupe » à partager.

Le bar de tous les défis
Derrière ce drôle de nom se cache un bar à jeux, ouvert l’année dernière, imaginé par Alexandre, Augustin et
Gaëtan, gérants et amis. Inspiré par une expression québécoise que l’on pourrait traduire comme « prends une chaise et joins-toi à nous », leur repaire compte 250 jeux de société, mais aussi trois salles de défis dans lesquelles, en équipe et en immersion totale, vous aurez 15 minutes pour relever différentes épreuves hautement ludiques.

Tire-toi une bûche

Le jeu sous toutes ses formes
Trollune, c’est la boutique de l’imaginaire à Lyon. Depuis 17 ans s’y côtoient une librairie spécialisée, un magasin de jeux – qui propose même, pour les puristes, de nombreux jeux en version anglaise –, et deux salles de jeux. Celles-ci sont ouvertes au public pendant les heures d’ouverture de la boutique. Trollune propose également des animations jeux tous
les mercredis avec l’association La nuit tous les chats sont geeks et des soirées initiation autour de différents jeux.