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El Bobby, le rappeur qui conte

Publié le 22/08/2023

Originaire de Mornant, El Bobby, 27 ans, est l’un des rappeurs les plus prometteurs de la scène lyonnaise. Accompagné par le Ninkasi Music Lab, il a participé au dernier festival Woodstower et vient de sortir son troisième EP : Croquis Volume 3, dans lequel on retrouve le titre Fils de Boomer, sorte de chant noir d’une génération désabusée par l’ampleur de la tâche à venir. Le paradoxe ? Si El Bobby a le vague à l’âme, Samy Triboulet a la bonne humeur communicative. Un artiste à suivre de près, notamment sur les réseaux sociaux où il déploie avec son complice, Alexandre Mameli, un univers complexe mêlant clips léchés et (auto-)fictions.

Notre rencontre avec El Bobby

Vous tournez dans les salles lyonnaises depuis 2021 mais beaucoup vous ont découvert avec les clips parodiques Ceci n’est pas un président, en 2022…

Avant les élections présidentielles, il y avait des affiches partout. Alexandre (Mameli, réalisateur, NDLR) et moi on trouvait ça incohérent de voir ces hommes et ces femmes politiques maquillés et mis en scène comme nous, c’est-à-dire comme des artistes, alors qu’eux font de la politique. Il n’y a pas les mêmes enjeux entre diriger le pays et vendre de la musique. On a eu l’idée d’inverser le propos en utilisant les mêmes méthodes de communication (la sortie du clip a été doublée d’une campagne d’affichage sauvage, NLDR). 

Derrière El Bobby il y a Samy Triboulet, originaire de Mornant, c’était comment votre enfance là-bas ?

Ma mère y vit encore. J'y ai grandi avec mes trois frères et sœurs. Je suis le petit dernier, issu d’une grande famille. Mon grand-père avait dix frères et sœurs. Mornant, c’est suffisamment loin de la ville pour que l’actualité n’y arrive pas vraiment. Jusqu'à mes 10 ans, c’était un truc très familial, idyllique et préservé avec beaucoup de gens bienveillants autour de moi. Après, comme dans pas mal de familles, mon père est parti et je me suis retrouvé dans une autre réalité. Je ne le raconte pas pour me plaindre, c’est juste que cet épisode marque un changement, un décalage, c’est la première fois où j’ai remis les choses en question.

Quels sont vos premiers souvenirs musicaux ? 

Mon père faisait de la musique et on écoutait de la variété française : Jean-Jacques Goldman ou Georges Brassens. Il y a eu Michael Jackson aussi. Les premiers morceaux de rap dont je me souviens devaient être Ghetto Millionnaire de Black Mamba et La Tribu de Dana de Manau mais c’est surtout avec mon meilleur ami que je m’y suis intéressé en écoutant LIM, Mister You, Rohff, Booba. Tout seul, j’ai découvert Youssoupha, Orelsan, Nekfeu…

Vous dites souvent que vous êtes un cancre de la musique…

Je ne sais pas jouer d'instrument, pas reconnaître une note de musique. Pour moi, c'est ça être un cancre de la musique. Je compose à l'instinct, j’écris et heureusement j'ai de bonnes personnes qui m'accompagnent. Ça a été dur longtemps parce que c’est comme à l'école, quand tu as envie de te lancer, que tu as 17 ans ou 18 ans et que tu n’as pas grandi avec un instrument dans les mains, forcément, c'est plus compliqué.

À quel moment vous avez su que vous pourriez en faire un métier ? 

Je n’ai pas pensé en faire mon métier mais j’ai vite senti qu’il y avait un truc. Le but pour moi c'était surtout de s'amuser, de me faire plaisir et de me défouler. Parce que le rap c'est un vrai défouloir. C'est comme un sport. On ne s'en rend pas forcément compte de l’extérieur mais c’est physique. Quand tu rappes, c'est comme quand tu viens d'aller courir, ça te procure ces sensations là. Il y a le côté sportif et physique, parce que ça demande du souffle et du mouvement. Il y a aussi l’écriture et les émotions. C’est ce qui m’a fait accrocher et qui m’a fait rester. 

Vous avez une approche très cinématographique de la musique, il y a beaucoup de vidéos, de clips, de travail de mise en scène… 

C’est dur de se différencier dans la musique. Comme on n’a pas les bases, on essaie de faire d'autres choses pour se faire remarquer. On a grandi dans une époque où la musique est forcément liée à l'image. Faire des clips où on s’agite devant la caméra, ça ne nous intéresse pas. Si on doit faire des vidéos, il faut que ça inspire, qu’on puisse faire passer des messages, proposer des choses qui ont du sens. On essaie de gagner en profondeur, de faire vivre un truc au-delà de la vidéo pour que les gens qui la voient ressentent ce que nous on vit quand on est en train de la faire. 

Au-delà de Samy, El Bobby, s’apparente à un groupe, un collectif, d’où vient son nom et comment ça fonctionne ?

Moi je suis Bobby et le projet c’est El Bobby, le « el » c’est la marque d’un collectif à dimension variable et c’est un duo formé par Samy et Alexandre. On gère vraiment le projet ensemble depuis Ceci n’est pas un président. Il est très débrouillard, pour lui toute idée peut être réalisée, il suffit de s’en donner les moyens, c’est vraiment encourageant d'avoir quelqu'un comme ça autour de soi, tout devient possible. Faire Woodstower par exemple c’est une sacrée fierté ! Quant au « bobby », c’est simple, à Lyon, on dit pélo, mec ou gars pour parler à quelqu’un. Bobby c'est pareil, tu peux dire « hé Bobby » quand tu ne connais pas le prénom de quelqu’un, c’est un mec lambda, monsieur tout le monde mais pas celui avec une mallette de travail (rires !)

Qui accompagne El Bobby ? 

Il y a NovoPol qui fait de la techno mélodique, j’adore sa rythmique et ça fait longtemps que j’avais envie de poser sur de la techno parce que dans un concert de techno les gens vivent leur truc dans leur bulle, comme hypnotisés, c’est le contraire d’aduler une seule personne. Paul est vraiment à l’écoute, il essaye de comprendre ce que je lui marmonne et c’est génial pour moi. Il y a aussi Noé, à la prod. Il est ingénieur du son et il m’aide énormément dans la direction artistique, il est force de propositions. Il y a plein de trucs que les gens aiment dans nos sons c'est lui qui en a eu l’idée. Il y a aussi Jolan, à la photo, Alex, à la vidéo et Lola (absente le jour de notre shooting, NDLR). C’est hyper important d’être entouré, pour moi ça n’a aucun intérêt de faire les choses tout seul. 

Comment définir le style musical El Bobby, quels sont vos thèmes de prédilection ?

Les premiers albums, Croquis Volume 1 et Croquis Volume 2 portent bien leur nom, ils m’ont permis d’explorer, de chercher mon identité. Sur Croquis Volume 3, je commence à la trouver. Je me rapproche d'un truc très slamé. J'ai envie de parler, de raconter des choses, juste avec ma voix. Je parle souvent des incohérences du monde actuel, de dissonance cognitive. On a envie de certaines choses mais on fait l’inverse c’est fou non ? On parle de ça dans Des tours et du béton.

En même temps, on a de la chance. On a tendance à se plaindre mais on a quand même beaucoup de possibilités. Notre génération a plein de combats à mener et tout le monde a son rôle à jouer. Bien sûr, certaines personnes sont toujours exclues, n’ont pas le choix mais dans ce pays on a la liberté liberté d'expression, la possibilité d’essayer de faire changer les choses. Ce dont j’ai envie c’est d’éveiller mes sens, ma conscience. Que les gens se posent des questions, qu’ils se demandent si ce qui se passe autour d’eux c’est normal, qu’ils trouvent des choses qui les animent plus que les réseaux. 

La communication digitale, les écrans, les interactions numériques, vous en en jouez aussi, je pense notamment au clip interactif d’Une nuit sans fin

Au début, on voulait juste demander aux gens de choisir le prochain single à paraître et on est allé plus loin avec un clip à choix multiples. C’est un beau concept mais on ne le refera pas parce que ça va à l’inverse de ce que je veux, à savoir faire décrocher les gens de leur téléphone. Or, je me suis rendu compte que pour réussir à changer des choses dans la vie, il faut investir dans des projets qui te changent toi-même. Si tu es mieux dans la nature et que tu habites en ville, fais le choix de déménager à la campagne. Tu vas devoir louer un camion, prendre ton téléphone pour appeler tes collègues, etc. Trois mois après, tu te seras imposé un truc et ta vie aura changé. El Bobby c’est ça, c’est être dans le réel, aller dans la rue. Moi, je ne veux pas créer du contenu pour Internet, je veux créer du contenu dans la vie, créer des expériences. 

« Je ne veux pas créer du contenu pour Internet, je veux créer du contenu dans la vie »

Lyon n’est pas forcément la ville plus évidente quand on parle de rap vous pourriez déménager ailleurs ? 

J’aime Lyon, je trouve que c’est vraiment l’une des plus belles villes d’Europe, je n’irai jamais dans une autre ville ! Si je pars ce sera pour aller à la montagne. Sur le rap, ça évolue énormément, ça bouge, Sasso par exemple a eu un disque d’or il y a peu. 

Comment vous voyez la suite de votre carrière ? 

Maintenant on peut avoir plusieurs vies. Là, je me suis lancé dans la musique, il y a plein de signaux qui me disent de rester alors je vais essayer. Je vis tout ça comme une chance, une opportunité. Mon but ce n’est pas que les gens retiennent nos noms mais qu’ils se disent qu’ils ont passé un grand moment. J’aime beaucoup ce qu’a fait Kyan Khojandi dans son spectacle. Tu ris mais tu y apprends des choses, tu repars avec des connaissances. Ben Mazué aussi, il introduit un narrateur sur scène, ça me parle beaucoup, ça me rappelle ce dessin animé, Le roi et l’oiseau, qui immergeait le spectateur dans l’action. J’ai envie de ça : d'être à moitié dans le théâtral, que la musique soit un spectacle. Faire danser les gens c’est déjà important mais je suis sûr qu’il y a moyen de faire encore plus. 

Ecoutez Croquis Volume 3

Biographie

Cuisinier de formation, Samy Triboulet alias El Bobby, vient de sortir son 3e album, Croquis Volume 3, dernier opus d’une trilogie musicale exploratoire commencée en 2021 qui ne s’interdit rien mélangeant les styles et les rythmes pour proposer un rap aussi mélancolique que dansant où pointent l’électro, le slam et le verbe haut. Révélé au grand public en 2022, lors des élections présidentielles, avec le projet parodique Ceci n’est pas un président, le jeune rappeur de 27 ans, impose depuis avec douceur, et avec le sourire, son style à la Stromae et son sens du collectif multipliant les collaborations avec d’autres artistes, musiciens, réalisateurs, chanteurs… Un univers, -vite repéré par les équipes du Ninkasi Music Lab et celles de Woodstower-, qui dénonce absurdité et aliénation du monde moderne en détournant tous les codes de l’époque à commencer par l’utilisation de l’image et des réseaux sociaux. 

Le carnet d'adresses à la lyonnaise d'El Bobby

« Pour les concerts, le lieu, le rooftop avec vue sur toute la ville, la programmation et ses escaliers. Pour toutes les histoires qui s’y sont passées (rires !). »

La péniche Loupika
47 quai Rambaud, Lyon 2e
www.loupikacom.fr

« Une péniche emblématique avec des gens trop gentils comme Léa qui est super accessible, très ouverte sur la programmation. On y a tourné nos premiers clips. » 

Maria Pizza
1-3 rue des Pierres-Plantées, Lyon 1er
www.maria.pizza

« J’adore manger et je suis d'origine italienne donc je suis obligé de les citer. C’est abordable et ils font des pizzas napolitaines trop bonnes. »

« C’est plus cher mais c'est un « bête » de restaurant, j’adore !» 

Lyon 1er

« J’adore longer les quais de Saône, c'est juste trop beau. »

Le Pilat

« C'est à une heure de Lyon, c’est très accessible. C'est l’un des endroits en Europe où il y a le plus de variétés de fleurs. En automne, tu ne me trouveras pas beaucoup en ville mais là-bas, dans les bois, en train de ramasser des cèpes parce qu’il y a masse de champignons ! » 

Les bric-à-brac du Foyer Notre-Dame
A Lyon 4e, 7e, 9e, Oullins, Décines…
www.fndsa.org/les-bric-a-brac/

« Je m’habille pas mal en seconde main et j’y trouve plein de trucs. Surtout, l’argent récolté est utilisé pour une bonne cause. »