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Mode, la seconde main en première ligne

Marché de la Mode Vintage

La seconde main n’a rien de très « neuf ». Les friperies existent depuis des décennies et le Marché de la Mode vintage de Lyon deale des pièces d’occasion depuis 2001. Le recyclage de vêtements connaît néanmoins un engouement nouveau, notamment chez les nouvelles générations qui le voient comme une solution « écolo-nomique » de plus en plus digitalisée. Enquête.

En 2009, quand Juliette Bazenet explique à ses amis qu’elle court les charity shops de Budapest à Londres et qu’elle dévalise le rayon vêtements du magasin Emmaüs de Lyon, elle est traitée de « radine ». À cette époque, celle qui est aujourd’hui à la tête de la friperie en ligne Faut le voir porté, a déjà dans le viseur la dimension « authentique et écoresponsable d’un vêtement de seconde main ». Mais depuis 2019, Juliette ne met plus un pied chez Emmaüs : « Le magasin est pris d’assaut, fini les bonnes affaires ! »

Que s’est-il passé en dix ans à Lyon, et dans le reste de la France, pour que les recycleries deviennent des spots tendance et les brocantes des repaires de trentenaires ?
« Si l’on regarde les émissions de gaz à effet de serre, la production de textile est classée cinquième plus gros émetteur. Si l’on considère l’occupation des sols, elle est deuxième. En consommation d’eau et de matière, elle est troisième » expliquait Erwan Autret, ingénieur à l’Agence de l’environnement, dans Le Parisien, en janvier 2020.

Aux grands maux, les grands mots : l’industrie de la mode est depuis pointée du doigt et considérée comme la deuxième plus polluante du monde, après le pétrole. LVMH, le plus grand acteur du vêtement de luxe à l’échelle mondiale, s’empare alors de la question et rédige une charte d’engagement, bientôt suivi par les premiers accusés, les acteurs de la fast fashion (H&M, Pimkie, Uniqlo...) qui communiquent à leur tour sur le recyclage, plus ou moins conséquent, de leurs anciennes collections.
En parallèle, les consommateurs plébiscitent Le Bon Coin, Label Emmaüs et surtout la plateforme lituanienne Vinted, site d’achat entre particuliers dédié aux vêtements et accessoires. Pendant le premier confinement, plus de 28 millions de personnes ont ainsi «  vidé leurs placards » sur la place marchande online.

Quoi de neuf dans le rétro ?
Un avènement du numérique qui complète et booste auprès d’une nouvelle génération d’utilisateurs, les événements physiques déjà installés. « Notre prochaine édition, Back to basics, cherche à revenir aux valeurs essentielles de la mode, dans un souci de consommation plus raisonnée. Nos visiteurs sont encouragés à acheter des pièces en laine plutôt que de la fast fashion», explique Claire Romarie-Poirier, directrice de la communication du Marché de la mode vintage, organisé les 9 et 10 octobre prochains à La Sucrière. Né en 2001, à l’initiative de l’université de la mode de Lyon, ce rassemblement de passionnés fut l’un des événements précurseurs de la vente de seconde main en France. Il regroupe aujourd’hui plus de 200 stands de collectionneurs et fripiers indépendants habitués à chercher la perle rare aux quatre coins de l’Europe. « Notre  offre doit correspondre aux tendances : le rétroviseur d’un vingtenaire n’est pas le même que celui d’un quadragénaire. La nouvelle génération cherche, par exemple, à retrouver les pièces cultes des années 2000. Nous faisons tout pour préserver l’âme transgénérationnelle qui a fait le succès du marché », rappelle Claire.

Même état d’esprit chez Laurent Journo. En tant qu’acheteur chevronné, notamment sur le plateau de l’émission Affaire conclue sur M6, il est convaincu des bienfaits de la démocratisation de la seconde main : « L’industrie du vêtement doit aller dans le sens de l’économie circulaire. La seconde main est l’alternative authentique au prêt-à-porter. » Il y a quatorze ans, il créait à Paris Le Salon du vintage afin de rassembler les collectionneurs de la capitale. L’événement a rapidement essaimé dans une dizaine de villes en France, dont Lyon. Prochain rendez-vous ? Les 18 et 19 septembre au palais de la Bourse. Associé à Anoushka, mannequin star des années 1980, dont la collection de pièces rares ferait pâlir n’importe quelle fashionista, Laurent Journo y présentera en exclusivité 5 000 pièces en hommage à Pierre Cardin.

Grandes et petites occasions
Pas vraiment besoin d’une robe couture dans l’immédiat ? Tant mieux ! Car c’est sur les vêtements du quotidien, griffés ou non, que la demande explose au rythme des ouvertures de sites et d’échoppes spécialisés. Suivant les traces des pionniers, Fripes Ketchup, Carrie Bradshop ou Look Vintage, l’on peut désormais « shopchiner » à Lyon chez Tilt Vintage, Troc Nippes, Elephant Vintage Store, Bon Fripe Bon Genre, Le Grenier, Chez Biche...

Seul le créneau de la mode enfantine était jusqu’alors peu exploité. C’est désormais rétabli avec l’ouverture cet été de la friperie Loca Loca. Installé dans le 1er arrondissement, le magasin propose un choix de vêtements, accessoires et jouets pour les 0-6 ans. Autre nouveauté de poids avec le retour de Kilo Shop. L’enseigne, précurseur de la vente de vêtements au kilo, vient d’im-planter une franchise rue de la Bourse avec le même slogan depuis 40 ans : « Choisissez,  pesez,  emportez. » Même concept, autre lieu avec Vintage Kilo Market (voir ci-dessous), installé à Vénissieux. Vous avez vous-même quelques jolies fringues à vendre ? Intégrez le premier club échangiste de vêtements de France, caché dans le 3e arrondissement de Lyon (voir page précédente) ou lancez-vous online, comme un pro, à l’image de Juliette Bazenet et de son e-boutique, Faut le voir porté, bientôt doublée d’un pop-up physique. Preuve s’il en fallait que les Lyonnaises et les Lyonnais ne manquent pas d’idées pour se dépasser en matière de mode responsable.

Chiner à la lyonnaise

Amandine Savi et Bastien Monhard / Fripes Machine ©Susie Waroude

Trois questions à Amandine Savi et Bastien Monhard

Créateurs de la boutique Fripes Machine, du Frip Club, showroom de troc de vêtements, et du Road Frip, friperie itinérante. 

De quand date votre passion pour les vêtements de seconde main ?

Amandine : Quand j’étais étudiante, j’organisais des trocs de vêtements avec mes copines. À l’issue de nos études, Bastien et moi sommes partis voyager. J’ai pris l’habitude de laisser mes vêtements dans les auberges de jeunesse pour en racheter dans des friperies. 

Bastien : Personnellement, avant de découvrir les friperies, j’achetais très peu de vêtements. Maintenant, je sais que je peux dénicher des pièces très stylées pour pas cher.

Comment sont nés vos différents projets ?

Bastien : Pendant notre année de voyage, nous avons loué un van au Québec. Nous avons pensé à l’optimiser en vendant des vêtements à l’intérieur. C’est comme ça qu’est né le Road Frip : un van acheté qui sillonne les festivals de France. Cette
année, la crise sanitaire a remis en cause notre modèle économique. C’est pourquoi nous avons récupéré le local d’une ancienne agence de voyages pour vendre notre sélection de vêtements chinés !

Amandine : En 2018, je découvre le Shop Club à Montréal, un club d’échange de vêtements. Je rencontre sa créatrice et projette d’ouvrir en France Le Frip Club, sur le même modèle. Il suffit de prendre rendez-vous en ligne et de se rendre à l’étage de notre boutique pour échanger les vêtements que vous ne portez plus !

Qu’est-ce que le vêtement représente pour vous ?

Amandine : Du fun… pour pas cher ! Je ne dépense pas beaucoup d’argent dans les vêtements, car j’aime trop changer. Un « jean fétiche » ne reste jamais plus d’un an dans mon placard.

Bastien : La façon dont quelqu’un s’habille donne des informations sur sa personnalité, c’est un véritable mode d’expression.

Fripes Machine
14 rue Aimé-Collomb, Lyon 3e
lefripclub.fr
@leroadfripes

Le poids de la mode

© Vintage Kilo Market

« Notre désir est de rendre le vintage plus accessible. C’est une manière d’envisager la mode de demain et d’adopter une consommation plus responsable », explique Kim, l’une des quatre fondatrices de Vintage Kilo Market, nouveau concept de vente au kilo installé à Vénissieux. Vestes, polos, robes, sacs, chaussures, etc., les Lyonnais se fournissent par tonnes auprès de centres de tri en Europe et revendent les stocks (préalablement lavés et triés) pour 28 euros le kilo dans leurs locaux. À chaque vente, dix tonnes de pièces de seconde main sont réparties dans quatre salles à destination des hommes, femmes et enfants. Après Paris, Bordeaux et Barcelone, le concept s’installe en Allemagne, tout en maintenant le rythme des ventes mensuelles à Vénissieux, accessibles sur inscription. À vos tote bags !

Vintage Kilo Market
55 avenue Jules-Guesde,
Vénissieux
@vintagekilomarket

Vintage 2.0

© Faut Le Voir Porté

La fermeture des boutiques et l’annulation des salons durant la crise sanitaire ont accéléré la multiplication des ventes de vêtements vintage en ligne, notamment via le réseau social Instagram. Comme pour Juliette Bazenet, 30 ans, qui propose à ses 12 k abonnés des «drops», comprendre des ventes de nouveaux modèles, chaque mercredi et dimanche, à 19h. Son compte Instagram sert de vitrine pour le e-shop et lui permet de mettre en scène les vêtements portés. C’est l’apanage de la
vente en ligne: le vêtement «vit» par l’intermédiaire des photos, vidéos et autres «reels» de la créatrice. Cette dernière a même profité du premier confinement pour se former à la couture. Elle propose aujourd’hui à la vente des pièces vintage «upcyclées», c’est-à-dire surcyclées et retravaillées. Une valeur ajoutée qui donne encore une dimension supplémentaire au concept de seconde main.

@fautlevoirporte
fautlevoirporte.com

Tout est bon dans l’occasion!

Société Protectrice des Végétaux © DR

En matière de consommation alternative, le textile n’est pas le seul à se recycler. Un temps passés de mode, les brocantes, vide-greniers, puces et autres vide-maisons de campagne sont devenus des sorties du week-end ultratendance, où amateurs et simples curieux viennent chiner du mobilier, de la petite déco, des outils et objets de curiosité… Les mêmes écument
les sites généralistes ou spécialisés à la recherche d’une enfilade scandinave, d’un luminaire signé, mais aussi d’un livre à petit prix, d’un vélo pour enfant, d’une poignée de porte ancienne ou d’une console de jeux.
Depuis peu, les Lyonnais peuvent même s’offrir des plantes de seconde main, récupérées et retapées par la Société protectrice des végétaux. Une initiative inédite en France qui vise à réduire le gaspillage de végétaux tout en animant un réseau de partenaires, pépiniéristes et producteurs locaux.

Pour en profiter, ça se passe les mercredis, vendredis, samedis et dimanches de 10h30 à 18h30.

Le Jardin Girondins
14 rue Crépet
Lyon 7e
societeprotectricedesvegetaux.com